Magazine de plongée sous-marine

Crème solaire et fonds marins : ce que dit la science sur les filtres UV

Par la rédaction Spotmydive · 28 novembre 2023

Crème solaire et fonds marins : ce que dit la science sur les filtres UV

Le 1er janvier 2021, Hawaï est devenu le premier État américain à interdire la vente de crèmes solaires contenant de l’oxybenzone ou de l’octinoxate. La loi avait été signée en 2018. Depuis, d’autres îles ont suivi, et une ville de Floride a vu son interdiction annulée avant même d’entrer en vigueur.

Ces décisions s’appuient sur des études de laboratoire inquiétantes. Elles s’appuient aussi sur beaucoup d’incertitude, et c’est ce mélange qu’on démêle ici, en séparant ce que la science a établi, ce qu’elle soupçonne encore et ce que les lois imposent vraiment, date par date.

Aucune marque n’est citée ici. Pour choisir un produit, notre guide sur la protection solaire non toxique pour les coraux et les marques à comparer prend le relais.

Cet article informe, il ne remplace pas l’avis d’un médecin compétent en médecine de plongée.

Que reproche-t-on à l’oxybenzone et à l’octinoxate ?

En laboratoire, ces deux filtres UV chimiques ont été associés à du blanchissement, à des lésions de l’ADN et à des déformations chez de jeunes coraux. La NOAA, l’agence océanique américaine, les place dans sa liste des ingrédients de soins de la peau susceptibles de nuire à la vie marine, aux côtés de huit autres substances.

La liste surprend. On y trouve l’octocrylène et deux dérivés du camphre, mais aussi le dioxyde de titane et l’oxyde de zinc sous forme de nanoparticules.

Autrement dit, « minéral » ne veut pas dire hors de cause.

Le mécanisme suspecté passe par l’eau. Quand tu te baignes ou que tu te rinces sous la douche, une partie de la crème part dans le milieu, directement en mer ou plus tard par les eaux usées. Sur un site peu profond, très fréquenté et mal brassé, les concentrations peuvent grimper. Ailleurs, elles se diluent vite. Pourtant, les deux situations se retrouvent souvent mélangées dans les articles grand public, avec le même ton alarmiste et des chiffres repris sans leur contexte.

Lire aussi :  Piqûre de méduse : 6 gestes qui soulagent et les faux remèdes à oublier

Pourquoi la science ne tranche-t-elle pas encore ?

Parce que les mesures de laboratoire et les mesures de terrain ne racontent pas encore la même histoire. Le rapport des Académies nationales des sciences américaines, publié en 2022, confirme que des filtres UV sont détectés dans l’eau, les sédiments et les tissus d’animaux aquatiques. Il juge pourtant leur impact réel sur les milieux mal compris.

Les expériences exposent souvent des fragments de corail ou des larves à des doses fixes, en bassin, sur une durée courte. En mer, la dose change avec la marée, la houle, le nombre de baigneurs et la distance à un rejet d’eaux usées. Les coraux y subissent aussi la chaleur, les sédiments et d’autres polluants. Isoler la part d’un seul filtre devient très difficile. Les seuils de toxicité très bas qui circulent en ligne viennent de ces expositions en bassin.

Mais ce flou ne vaut pas absolution. Le comité demande à l’Agence américaine de protection de l’environnement de mener une évaluation des risques écologiques des filtres UV, en priorité là où la baignade est intense et où arrivent des eaux usées. Il rappelle aussi l’autre plateau de la balance. La crème solaire protège du cancer de la peau.

Les vagues de chaleur marine restent liées aux grands épisodes de blanchissement, comme le rappelle notre point sur les menaces qui pèsent sur les coraux.

Bref, un signal sérieux, sans mesure de terrain qui permette encore de chiffrer la part des crèmes.

Qu’a conclu l’Anses pour les récifs d’outre-mer ?

L’Anses, avec l’Office français de la biodiversité, a évalué en 2023 les risques chimiques qui pèsent sur les récifs coralliens de Guadeloupe, de Martinique, de La Réunion et de Mayotte. Cinq filtres UV ressortent comme à risque : salicylate de 2-éthylhexyle, enzacamène, octocrylène, benzophénone-3 (l’oxybenzone) et octinoxate.

L’agence a présenté ce travail au public en juillet 2025. Il ne porte pas que sur les crèmes. Métaux et pesticides font partie du bilan, et environ la moitié des substances évaluées présentent un risque pour les récifs, un résultat que l’agence juge probablement sous-estimé.

Or l’Anses ne s’arrête pas au constat.

Elle demande que les produits contenant ces substances ne se présentent pas comme sans danger pour le milieu marin. Le message vise directement les mentions du type « reef safe ». La France prépare aussi un dossier de restriction de l’octocrylène auprès de l’Agence européenne des produits chimiques. La publication de l’agence ne cite aucune interdiction européenne en vigueur pour protéger les coraux. Ce genre de procédure prend du temps.

Lire aussi :  Nettoyage des fonds marins : comment participer à une plongée utile ?

Où ces filtres sont-ils interdits, et depuis quand ?

Les interdictions restent locales. Hawaï, Palaos, Bonaire, les îles Vierges américaines, le comté de Maui et les parcs nationaux marins de Thaïlande appliquent chacun leur propre liste, avec des règles entrées en vigueur entre 2020 et 2022. Key West avait voté la sienne, mais une loi de Floride l’a annulée avant son application.

Lieu Substances visées En vigueur depuis
Palaos Une dizaine de substances, dont oxybenzone, octinoxate et octocrylène 1er janvier 2020
Îles Vierges américaines Oxybenzone, octinoxate, octocrylène Mars 2020
Hawaï (État) Oxybenzone, octinoxate (vente et distribution) 1er janvier 2021
Bonaire Oxybenzone, octinoxate 2021
Thaïlande (parcs nationaux marins) Oxybenzone, octinoxate, 4-MBC, butylparabène Août 2021
Maui (comté, Hawaï) Seuls les filtres minéraux restent en vente 1er octobre 2022
Key West (Floride) Oxybenzone, octinoxate Jamais appliquée, annulée par une loi de Floride le 30 juin 2020

Ces dates reprennent les textes officiels et les annonces relayées à l’époque. Vérifie la règle sur le site officiel de ta destination avant le départ, car les listes évoluent.

Et le détail change d’un texte à l’autre, entre la vente, la distribution et l’usage dans une zone protégée comme en Thaïlande.

Le cas de Key West mérite qu’on s’y arrête. La ville avait voté début 2019 une interdiction de l’oxybenzone et de l’octinoxate, prévue pour janvier 2021. Le 30 juin 2020, le gouverneur de Floride a signé une loi qui interdit aux villes de l’État de bannir des crèmes solaires, au nom de la prévention du cancer de la peau. L’interdiction locale n’a donc jamais produit d’effet. Beaucoup de listes en ligne la citent encore comme active (elle ne l’est plus depuis 2020).

Que changer avant ta prochaine sortie en mer ?

Commence par réduire la quantité de crème qui part à l’eau. La NOAA conseille de porter des vêtements anti-UV, de chercher l’ombre entre 10 h et 14 h et d’éviter les ingrédients de sa liste. À notre avis, c’est la mesure la plus fiable, quel que soit le filtre, puisqu’elle diminue la dose.

Un top anti-UV couvre le dos et les épaules. Ce sont les zones les plus exposées pendant une randonnée palmée ou un intervalle de surface sur le bateau, et la crème reste alors réservée au visage, à la nuque et aux mains.

Lire aussi :  Recyclage du matériel de plongée : que faire de vos anciens équipements ?

Ensuite seulement vient la question du produit, traitée dans notre article sur les crèmes solaires compatibles avec les coraux.

Méfie-toi des mentions commerciales. Ni la NOAA ni l’Anses ne reconnaissent « reef safe » comme une garantie. Lis plutôt la liste des ingrédients. Si tu y vois l’un des cinq filtres pointés par l’Anses, la mention ne vaut plus grand-chose. Pour les produits minéraux, la forme compte, et en Europe le mot [nano] doit suivre l’ingrédient concerné dans la liste.

Cependant, la crème n’est qu’un des gestes qui comptent sur un récif. Ne pas toucher le récif ni s’y poser pèse aussi, comme le détaille notre dossier sur l’impact réel de la plongée sur les coraux, à compléter par nos repères d’écotourisme pour plonger sans nuire au milieu.

Le coût reste modeste. Un top anti-UV se paie une fois, s’enfile en quelques secondes et t’épargne une partie de la crème à chaque sortie, alors que lire une étiquette en rayon prend deux minutes.

FAQ

La crème solaire est-elle la première cause de mort des coraux ?

Non. Aucun des rapports cités ici ne la place devant le réchauffement de l’eau. Les filtres UV s’ajoutent à d’autres pressions, avec un effet plus probable sur les sites peu profonds et très fréquentés.

Une crème minérale est-elle sans risque pour les récifs ?

Pas forcément. La NOAA cite l’oxyde de zinc et le dioxyde de titane sous forme de nanoparticules parmi les ingrédients susceptibles de nuire à la vie marine. La forme du filtre et le reste de la formule comptent.

Ma crème avec oxybenzone est-elle interdite à Hawaï ?

La loi de l’État, en vigueur depuis le 1er janvier 2021, vise la vente et la distribution des produits contenant de l’oxybenzone ou de l’octinoxate. Sur Maui, seuls les filtres minéraux sont en vente depuis le 1er octobre 2022. Vérifie avant de partir.

L’Union européenne interdit-elle ces filtres pour protéger les coraux ?

La publication de l’Anses de juillet 2025 ne mentionne aucune interdiction de ce type. La France y annonce préparer un dossier de restriction de l’octocrylène auprès de l’Agence européenne des produits chimiques.

Sources

Suivez Spotmydive

La lettre Spotmydive

Les nouveaux guides de plongée dans votre boîte mail.

S'inscrire

Laisser un commentaire