Entre Torre Faro, en Sicile, et Punta Pezzo, en Calabre, le détroit de Messine ne mesure guère plus de trois kilomètres de large. C’est là, depuis l’Antiquité, qu’on place Charybde et Scylla.
Homère en fait un piège à deux mâchoires au chant XII de l’Odyssée. Les océanographes y décrivent l’un des courants de marée les plus forts de Méditerranée.
Notre ancienne page empilait les listes et mélangeait Homère, Ovide et des « excursions thématiques » jamais vérifiées. On a repris le dossier à partir du texte, puis des mesures, puis de ce qu’on sait de la plongée à Scilla.
Que raconte l’Odyssée au chant XII ?
Au chant XII, la magicienne Circé prévient Ulysse que deux écueils l’attendent, séparés d’une portée de flèche. D’un côté, Scylla guette depuis une grotte perchée sur une falaise. De l’autre, sous un grand figuier, Charybde engloutit l’eau noire trois fois par jour et la recrache trois fois. Circé conseille de longer Scylla.

Son raisonnement est froid. Mieux vaut perdre six hommes que tout l’équipage. Ulysse suit le conseil, et Scylla enlève six de ses meilleurs compagnons, qui crient son nom pendant qu’elle les dévore à l’entrée de sa grotte.
Le portrait de Scylla, dans le texte grec, est précis et assez loin des illustrations modernes, puisqu’Homère lui donne douze pieds difformes, six cous démesurés et, au bout de chaque cou, une tête armée de trois rangées de dents. Sa voix ressemble à celle d’un jeune chiot. Sa mère s’appelle Crataïs. Aucune arme humaine ne peut la tuer, dit Circé, et le combat ne sert à rien. Ulysse s’arme quand même, par réflexe.
Mais l’histoire ne s’arrête pas au premier passage.
Après le sacrilège des vaches du Soleil, que ses compagnons ont abattues malgré l’interdit, Zeus foudroie le navire. Ulysse, seul survivant, dérive de nouveau vers Charybde. Il s’agrippe au figuier comme une chauve-souris, attend que le tourbillon rende son mât et sa quille, puis dérive neuf jours avant d’atteindre l’île de Calypso.
D’où vient la Scylla à têtes de chiens ?
Elle vient surtout d’Ovide, au livre XIV des Métamorphoses, écrit au début de notre ère, soit plusieurs siècles après Homère. Chez lui, Scylla est une jeune femme aimée du dieu marin Glaucos. Circé, éprise de Glaucos, empoisonne la crique où Scylla se baigne, et des chiens surgissent de la taille de la jeune femme.

Notre ancienne version prêtait cette métamorphose à l’Odyssée. C’était faux.
Homère ne raconte aucune transformation. Sa Scylla est un monstre de naissance, sans passé de nymphe ni rivale jalouse. Le nom de Glaucos n’y apparaît jamais. Ovide ajoute la vengeance amoureuse, les chiens à la ceinture et une fin pétrifiée, puisque Scylla finit changée en rocher. Les tentacules qu’on voit dans certains jeux vidéo ne viennent d’aucun des deux.
Pour Charybde, c’est plus flou encore.
Des auteurs tardifs en font une fille de Poséidon et de Gaïa, punie par Zeus pour sa gloutonnerie. Ainsi le monstre d’Homère, une simple force qui aspire, reçoit après coup une biographie, comme beaucoup de figures de la liste des divinités marines grecques qu’on a déjà passées en revue. Si tu cites une source, précise donc laquelle (Homère, Ovide ou un commentateur tardif).
Que se passe-t-il vraiment dans le détroit de Messine ?
Le détroit relie deux bassins dont les marées sont en opposition de phase, la mer Tyrrhénienne au nord et la mer Ionienne au sud. Quand l’une monte, l’autre baisse. L’eau se précipite alors d’un bassin à l’autre, et les courants de marée les plus forts y atteignent 300 centimètres par seconde ou plus, selon l’étude de Mosetti et Panza publiée en 1992.
Trois mètres par seconde, c’est plus de dix kilomètres à l’heure.
Le sens du courant s’inverse plusieurs fois par jour au rythme de la marée semi-diurne. La même étude signale des ondes internes d’une amplitude supérieure à 100 mètres et une forte turbulence près de l’embouchure nord, côté Scilla et cap Peloro. En surface, ces rencontres d’eaux forment des remous que les Messinois appellent « garofali ». Ils sont réels. Ils n’avalent pas les navires.
Cependant, pour une barque grecque à rames, un courant capable de la pousser plus vite qu’elle ne rame et de l’envoyer vers des rochers suffisait largement à nourrir une légende. Le « trois fois par jour » d’Homère ressemble à une observation de marins, déformée par la transmission orale. On ne peut pas aller plus loin sans spéculer.
Bref, le monstre a une base physique solide.
Peut-on plonger à Scilla aujourd’hui ?
Oui, des centres de plongée opèrent à Scilla et le long de la Costa Viola, mais le détroit impose sa loi. Le courant change de sens avec la marée et il peut être fort, si bien que le plongeur dépend de l’heure choisie bien plus que de la météo annoncée. Avant de réserver, vérifie l’encadrement, la stratégie de mise à l’eau et le plan de récupération.
La faune justifie le voyage, sans rien promettre pour autant.
Entre Scilla et Favazzina, des chercheurs ont filmé au robot sous-marin une prairie de corail noir de plusieurs milliers de colonies (Antipathella subpinnata), mêlée de gorgones, entre 50 et 100 mètres de fond, selon Bo et ses collègues en 2009. Le sommet des pitons étudiés se trouve vers 45 à 50 mètres. Les colonies poussent sur les versants nord des pitons, ceux qui reçoivent de plein fouet le courant venu du détroit de Messine. Ces profondeurs dépassent les limites usuelles de la plongée loisir. Pour en savoir plus sur cette espèce, notre fiche sur le corail noir détaille sa biologie.
Pour quel niveau ? Impossible à trancher d’ici, faute de profondeurs publiées et datées pour chaque site côtier. Or c’est le courant du jour qui fixe la difficulté réelle. Demande au centre la profondeur maximale prévue, l’heure de l’étale visée, la présence d’un bateau qui suit la palanquée et le parachute exigé. Notre guide du parachute de plongée explique pourquoi il compte autant dans un courant qui dérive.
Une photo de gorgone rouge ne dit rien du courant de la sortie.
Si le centre n’annonce pas d’horaire calé sur la marée, ton coût sera simple à mesurer, puisqu’il faudra peut-être décaler la sortie, payer une nuit supplémentaire sur place ou renoncer au site prévu.
Que veut dire « tomber de Charybde en Scylla » ?
L’expression désigne le fait d’échapper à un danger pour tomber aussitôt dans un autre, souvent pire. Elle vient d’un vers latin du XIIe siècle, « Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim », tiré de l’Alexandréide de Gautier de Châtillon. Le français l’a reprise telle quelle, avec les deux monstres dans le même ordre.
On l’utilise souvent à contresens, comme un simple synonyme de malchance en série, alors que le vers latin parle d’un choix.
Et pourtant le sens d’origine est plus fin. Chez Homère, Ulysse choisit Scylla. Il accepte une perte certaine et limitée pour éviter une perte totale. C’est un arbitrage. Les marins de Messine faisaient le même calcul face au courant, et les pilotes du détroit le font encore avec leurs cartes de marée.
On retrouve d’autres monstres de ce genre parmi les créatures mythologiques les plus impressionnantes, du Kraken au Léviathan, et l’Atlantide de Platon montre une autre façon de fabriquer un mythe marin, comme on l’a raconté dans notre dossier sur l’Atlantide et ses recherches.
Le courant décide plus que la légende. À Messine, il décidait déjà pour Ulysse, et il décidera aussi de ta prochaine sortie si tu choisis d’aller voir Scilla de près.
FAQ
Où se trouvent Charybde et Scylla ?
La tradition les place dans le détroit de Messine, entre la Sicile et la Calabre. Scylla correspond au rocher de Scilla, côté calabrais. Charybde est associée aux remous proches du cap Peloro, côté sicilien.
Combien de têtes a Scylla ?
Six, selon le chant XII de l’Odyssée, chacune au bout d’un long cou et armée de trois rangées de dents. Homère lui donne aussi douze pieds difformes. Les têtes de chiens à la ceinture viennent d’Ovide, dans les Métamorphoses.
Le tourbillon de Charybde existe-t-il ?
Il existe des remous et de forts courants de marée dans le détroit, causés par l’opposition de phase entre les marées tyrrhénienne et ionienne. Les courants les plus forts dépassent 3 mètres par seconde selon Mosetti et Panza (1992). Aucun tourbillon n’engloutit les navires modernes.
Peut-on plonger dans le détroit de Messine ?
Des centres de plongée opèrent à Scilla et sur la Costa Viola. Les sorties dépendent de la marée, car le courant change de sens plusieurs fois par jour. Demande l’horaire visé, la profondeur maximale et le dispositif de récupération en surface avant de réserver.
Sources
- Considerazioni sulla idrodinamica nello Stretto di Messina (F. Mosetti et G. F. Panza, Rendiconti Lincei, 1992)
- Characteristics of a black coral meadow in the twilight zone of the central Mediterranean Sea (M. Bo et al., Marine Ecology Progress Series, 2009)



