En septembre 1931, le chalutier Colinda remonte un gros bloc de tourbe au large du Norfolk, sur les bancs Leman et Ower, par 19 à 20 brasses de fond (35 à 37 mètres environ). Dedans, il y a une pointe barbelée taillée dans un bois de cerf. La datation au radiocarbone (OxA-1950) donne 11 740 ans avant le présent, soit entre 11 950 et 11 300 ans avant notre ère, selon la notice du Norfolk Heritage Explorer.
Cette pointe, conservée au musée du château de Norwich, reste l’indice le plus cité d’une terre habitée là où passent aujourd’hui les cargos. Les chercheurs l’appellent Doggerland.
L’ancienne version de cette page en faisait un « paradis des paléoplongeurs » et parlait d’un harpon en bois trouvé aux Pays-Bas. On a tout repris, source par source. Voici ce qui tient.
Comment le Doggerland reliait-il la Grande-Bretagne au continent ?
Pendant la dernière période glaciaire, le niveau de la mer était bien plus bas qu’aujourd’hui et le sud de la mer du Nord formait une plaine entre l’Angleterre, les Pays-Bas et le Danemark. Selon l’Université de Bradford, ce territoire plus vaste que le Royaume-Uni a été submergé peu à peu entre 18 000 et 5 500 ans avant notre ère.

La mer n’a pas tout pris d’un coup. Elle a d’abord noyé les vallées, ensuite les plaines basses. Dans leur article publié en 2020 par la revue Antiquity, l’archéologue James Walker et ses collègues décrivent un paysage déjà morcelé vers 9 000 ans avant le présent, très loin de la grande plaine continue des cartes simplifiées. Les hauteurs du Dogger forment alors une île. Elle aurait tenu encore un millénaire environ, avant de se réduire à un banc de sable peu profond.
Vers 7 000 ans avant le présent, cette île du Dogger aurait disparu.
Or le rythme compte autant que le résultat. Entre 8 400 et 8 200 ans avant le présent, le niveau moyen des mers a monté de 1 à 4 mètres, peut-être en deux phases, d’après la même étude. Sur des côtes très plates, on imagine sans peine ce que quelques mètres changent pour des chasseurs-cueilleurs (le détail reste à documenter site par site).
L’ancienne page datait la naissance de l’île britannique « vers -6500 ». La séparation s’est étalée sur des millénaires, et aucune date unique ne la résume.
Le tsunami de Storegga a-t-il englouti le Doggerland ?
Il a frappé fort, sans tout rayer de la carte. Vers 8 150 ans avant le présent, un glissement sous-marin géant au large de la Norvège a lancé une vague sur le nord-ouest de l’Europe. L’équipe de Walker conclut en 2020 que les dégâts ont varié selon le relief et que des terres du Dogger ont survécu à la vague.

Le glissement de Storegga est le plus grand connu de l’Holocène. Il a couvert 80 000 km² et déplacé 3 200 km³ de sédiments à l’ouest du sud de la Norvège. En 2018, le projet Europe’s Lost Frontiers, financé par le Conseil européen de la recherche, a prélevé des carottes dans d’anciens chenaux de rivière près de l’Outer Dowsing Deep, au large de l’Angleterre. Plusieurs contenaient des cailloux et des coquilles brisées mêlés à des sédiments brassés, la signature d’une vague. La datation par luminescence les place à la même époque que Storegga.
Pourtant, l’ADN ancien conservé dans ces mêmes carottes indique que l’eau s’est ensuite retirée et que la terre a récupéré sur une partie du littoral du Dogger, ce qui contredit l’image d’un pays effacé en une journée.
Bref, la vague n’a pas clos l’histoire. Selon les auteurs, la fin du Doggerland vient surtout de la lente montée des mers, poursuivie bien après la vague. Certaines zones côtières ont peut-être tenu jusqu’au Néolithique. On garde le conditionnel.
Quels vestiges a-t-on retrouvés au fond de la mer du Nord ?
La plupart des trouvailles sont remontées par des chaluts ou des dragues à sable. Ossements de grands mammifères de l’époque glaciaire, silex taillés, la pointe du Colinda et même un fragment de crâne de Néandertal ont ainsi quitté le fond, le plus souvent sans la couche de sol qui permettrait de les replacer dans leur contexte.
En 2009, l’Université de Leyde notait que des tonnes de fossiles de mammifères du Pléistocène sont rejetées chaque année par ces engins. On y reconnaît des mammouths laineux, des rhinocéros laineux, des chevaux, des rennes et des bovidés. Krijn, un fragment de crâne, vient d’une drague. Un paléontologue amateur, Luc Antholis, l’a repéré dans le sable remonté au large de la côte néerlandaise. Le musée national des antiquités de Leyde l’estime à 50 000 à 70 000 ans.
Krijn est donc bien plus ancien que les chasseurs-cueilleurs du Mésolithique, ce qui rappelle que ces fonds mélangent des époques très éloignées.
Mais un objet isolé dit peu de choses. Sans sol en place, impossible de savoir qui vivait où. D’où l’intérêt de l’expédition de mai 2019 au Brown Bank, menée par Tine Missiaen du VLIZ, l’institut marin flamand. Selon l’University College Cork, l’équipe a remonté une surface de sol du début de l’Holocène bien conservée, de la tourbe, du bois ancien et deux silex, dont un morceau de percuteur.
Quant au mode de vie, le magazine Archaeology résume en 2022 ce qu’on sait de ces groupes du Mésolithique. Entre 10 000 et 8 000 ans avant le présent environ, ils exploitaient la forêt (cerf, sanglier, baies) mais aussi le poisson, les oiseaux migrateurs, la loutre et le castor.
L’ancienne page citait une forêt engloutie découverte au large du Norfolk en 2015 et des lions des cavernes. On n’a trouvé aucune trace fiable de ces deux points, donc ils sont partis.
Comment cartographie-t-on un pays englouti ?
Avec les données sismiques de l’industrie pétrolière. Ces relevés, faits pour chercher des gisements, montrent aussi les anciennes rivières, les côtes et les lacs piégés sous les sédiments. En 2016, l’Université de Bradford annonçait près de 23 000 km² cartographiés entre la côte du Norfolk et le Dogger Bank.
Jason Urbanus raconte les débuts dans le magazine Archaeology de mars-avril 2022. La société PGS avait d’abord cédé ce qu’elle jugeait un petit lot de données, sur environ 2 300 milles carrés. Le travail couvre aujourd’hui plus de 17 000 milles carrés, soit environ 44 000 km². L’équipe de l’archéologue Vince Gaffney, de l’Université de Bradford, y a suivi des milliers de kilomètres de rivières et de vallées. Ces tracés servent ensuite à choisir où carotter.
Ainsi, dans l’estuaire d’une ancienne rivière baptisée Southern River, un prélèvement de sédiments a livré un fragment de percuteur en pierre, d’après le même article, alors qu’aucun plongeur n’était descendu le chercher.
Le temps presse. En 2022, Archaeology rapportait que le sud de la mer du Nord serait presque entièrement couvert de parcs éoliens dans les deux décennies suivantes. Chaque fondation touche le fond. On comprend pourquoi les archéologues veulent cartographier avant les chantiers.
Peut-on plonger sur le Doggerland ?
On n’a trouvé aucune sortie de plongée loisir organisée sur des vestiges du Doggerland. Les connaissances viennent de navires de recherche, de carottes et de sismique. Le titre de « paradis des paléoplongeurs » que portait l’ancienne page ne reposait sur aucune source, et on l’a retiré du titre.
Regarde les profondeurs connues. La pointe du Colinda venait de 35 à 37 mètres environ. Pour quel niveau ? C’est une profondeur à encadrer selon ta certification et les règles du pays, avec un professionnel qui connaît le site. Pour la visibilité et le courant sur ces bancs, on n’a trouvé aucune donnée datée. Impossible à trancher d’ici. Et une eau claire un jour donné ne dirait rien de la sécurité de la sortie, dans une mer où le trafic est dense.
Un objet ancien aperçu au fond ne se ramasse pas, pour la même raison qu’on ne touche jamais la vie marine : les règles changent selon les eaux nationales, alors renseigne-toi auprès des autorités du pays avant toute sortie.
Cependant, d’autres vestiges engloutis sont mieux documentés. Notre sélection des villes englouties à explorer en passe huit en revue. Tu peux aussi lire notre dossier sur Baia, la ville romaine figée sous l’eau près de Naples. Il y a enfin Pavlopetri, la plus vieille ville engloutie de Grèce, dans le Péloponnèse.
Pour le Doggerland, le meilleur accès reste le musée et les publications. Ça coûte un billet d’entrée et quelques heures de lecture, sans aucune marge de sécurité à négocier.
FAQ
Quand le Doggerland a-t-il disparu ?
Il a disparu peu à peu, entre 18 000 et 5 500 ans avant notre ère selon l’Université de Bradford. Vers 9 000 ans avant le présent, il ne restait qu’un paysage morcelé et une île sur les hauteurs du Dogger. Cette île aurait disparu vers 7 000 ans avant le présent.
Le tsunami de Storegga a-t-il détruit le Doggerland ?
Il l’a frappé vers 8 150 ans avant le présent, avec des dégâts qui ont varié selon le relief. L’étude publiée dans Antiquity en 2020 montre que des terres ont survécu à la vague. La fin du Doggerland vient surtout de la lente montée des mers.
Quel est l’objet le plus connu trouvé au Doggerland ?
C’est la pointe barbelée en bois de cerf remontée en 1931 par le chalutier Colinda, au large du Norfolk. Elle est datée de 11 740 ans avant le présent au radiocarbone. Elle est conservée au musée du château de Norwich.
Peut-on plonger sur les vestiges du Doggerland ?
On n’a trouvé aucune sortie de plongée loisir organisée sur ces vestiges. Les recherches passent par des navires, des carottes et la sismique. Si tu veux voir des vestiges engloutis, d’autres sites comme Baia ou Pavlopetri sont mieux documentés.
Sources
- A great wave: the Storegga tsunami and the end of Doggerland? (Walker et al., Antiquity, Cambridge University Press, 2020)
- Letter from Doggerland: Mapping a Vanished Landscape (Jason Urbanus, Archaeology, Archaeological Institute of America, 2022)



